Viser AAA quand personne ne vous y oblige : l'accessibilité comme standard de conception

Depuis juin 2025, l’Acte européen sur l’accessibilité (European Accessibility Act) impose des exigences d’accessibilité à toute une gamme de produits et services numériques : e-commerce, banque, transport, télécoms. Dans les mois qui ont suivi, j’ai vu beaucoup de dirigeants de petites structures faire le même cheminement : s’inquiéter, se renseigner, découvrir que les microentreprises bénéficient d’exemptions et que leur site vitrine n’entre pas dans le champ… et classer le dossier avec soulagement.

Je comprends le soulagement. C’est la conclusion qui est mauvaise.

Je suis bien placé pour en parler : ma propre structure n’est soumise à aucune obligation légale d’accessibilité. Ni l’EAA, ni le RGAA ne s’imposent à un indépendant avec un site vitrine. Je vise pourtant le niveau AAA des WCAG, le plus exigeant, sur tout ce que je produis. Pas par vertu : parce que c’est une décision de conception rationnelle, et j’aimerais vous montrer pourquoi.

Le mauvais réflexe : « pas obligé, donc plus tard »

Traiter l’accessibilité comme une obligation réglementaire conduit à une logique de conformité : on attend d’y être contraint, puis on audite, puis on rattrape. Ce raisonnement a un défaut structurel : le rattrapage coûte beaucoup plus cher que la conception.

Reprendre un site existant pour corriger des contrastes insuffisants, une navigation impossible au clavier ou des formulaires sans étiquettes, c’est rouvrir des dizaines de composants, retester, redéployer. Intégrer ces mêmes exigences au moment de la conception coûte une fraction de cela : choisir une palette qui contraste dès le départ ne coûte rien de plus que choisir une palette qui ne contraste pas.

C’est le même mécanisme qu’une dette technique : invisible tant qu’on ne la mesure pas, exorbitante le jour où il faut la rembourser d’un coup. Parce qu’un marché public l’exige, parce qu’un client grand compte l’audite, ou parce que la réglementation finit par vous rattraper.

Qui sont les utilisateurs qu’on écarte

L’argument du champ d’application oublie l’essentiel : les personnes concernées, elles, ne sont pas exemptées de votre site. Plusieurs millions de personnes en France vivent avec un handicap visuel, auditif, moteur ou cognitif, et ce chiffre ne dit même pas tout : il faut y ajouter les troubles de la lecture, le vieillissement de la population, et toutes les situations temporaires qu’on oublie (un bras cassé, un écran en plein soleil, un environnement bruyant).

Un site inaccessible ne viole peut-être aucune loi vous concernant. Il écarte simplement une partie de vos visiteurs, clients, candidats ou partenaires, sans que vous le voyiez jamais : ces personnes ne se plaignent pas, elles partent.

Ce que l’accessibilité améliore pour tout le monde

L’idée reçue tenace, c’est que l’accessibilité serait un aménagement pour une minorité, au détriment du design. Vingt ans de terrain m’ont convaincu de l’inverse : presque tout ce que demandent les WCAG améliore l’expérience de tous.

Des contrastes élevés servent tous les écrans et toutes les conditions de lecture. Une navigation au clavier complète sert les utilisateurs avancés autant que les personnes qui ne peuvent pas utiliser une souris. Une structure de titres propre sert les lecteurs d’écran et les moteurs de recherche : l’accessibilité et le référencement récompensent très exactement les mêmes rigueurs. Des textes lisibles, des cibles tactiles généreuses, des animations débrayables… tout cela s’appelle, tout simplement, de la qualité.

C’est pourquoi je parle de standard de conception et non de mise en conformité : le niveau AAA n’est pas une contrainte que je subis, c’est un cahier des charges que je choisis, parce qu’il produit de meilleurs sites.

Ce que ça donne sur le terrain

Ce standard, je l’applique dans des contextes très différents. Pour le Centre des monuments nationaux, j’ai travaillé sur des dispositifs numériques de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts. Un lieu public, donc des publics par définition très divers, où l’accessibilité n’est pas un supplément mais une condition d’existence du projet.

Et parce que je crois aux preuves qu’on peut visiter : Dys-Play, mon outil d’aide à la lecture, et le site que vous lisez appliquent les mêmes exigences. Contrastes AAA, navigation clavier complète, polices auto-hébergées avec des options de confort de lecture, respect des préférences de mouvement réduit.

Honnêteté : ce que « viser AAA » veut dire, et ne veut pas dire

Deux précisions que je dois à la rigueur. D’abord, je dis bien viser : le niveau AAA est ma cible de conception, vérifiée critère par critère pendant le travail, mais mes réalisations récentes n’ont pas encore fait l’objet d’un audit externe indépendant. Une conformité ne se déclare pas, elle se démontre. Tant que l’audit tiers n’a pas eu lieu, la formulation honnête est celle-ci : conformité partielle en cours, cible AAA.

Ensuite, certains critères AAA sont réellement exigeants et peuvent, selon votre contexte, ne pas se justifier partout. La vidéo en langue des signes pour tout contenu audio, par exemple, n’est pas un objectif raisonnable pour une PME. Viser AAA ne signifie pas cocher 100 % des cases par dogme ; ça signifie ne jamais descendre sous AA et prendre chaque critère supérieur comme question de conception sérieuse.

La bonne question n’est pas « suis-je obligé ? »

C’est : combien de personnes mon site écarte-t-il aujourd’hui, et combien me coûtera-t-il de le corriger le jour où je n’aurai plus le choix ?

Si vous préparez une refonte, c’est le moment exact où cette question vaut de l’or : l’accessibilité conçue coûte une fraction de l’accessibilité rattrapée. Et si vous voulez situer votre site actuel, écrivez-moi : un premier état des lieux se fait vite, et vous saurez où vous en êtes avant de décider quoi que ce soit.