Refondre son site comme un manifeste : zéro tracker, zéro CDN, auto-hébergé

Je viens de mettre en ligne la refonte complète de posthack.com, le site sur lequel vous lisez ces lignes. Un site vitrine d’indépendant, rien de spectaculaire en apparence. Mais je l’ai traité comme un exercice imposé : puisque je passe mes journées à conseiller des organisations sur la souveraineté de leurs contenus, l’accessibilité et la sobriété numérique, mon propre site devait appliquer intégralement ce que je défends. Sinon, tout le reste est de la littérature commerciale.

Voici les décisions prises, ce qu’elles coûtent réellement et, c’est le plus intéressant, ce qu’une PME peut en transposer.

Décision 1 : un site statique, zéro base de données

Le site est généré par Hugo : les contenus vivent dans des fichiers texte versionnés dans Git, transformés en pages HTML au moment de la publication. Pas de base de données, pas de langage serveur, pas de back-office exposé sur Internet.

Les conséquences s’empilent dans le bon sens. La surface d’attaque se réduit à presque rien : pas de base à injecter, pas de CMS à maintenir sous perfusion de mises à jour de sécurité. Les performances suivent mécaniquement, puisque servir un fichier statique est ce qu’un serveur web fait de plus rapide. Et la réversibilité est totale : mes contenus sont des fichiers texte lisibles que je peux emporter n’importe où, chez n’importe quel hébergeur, sans migration ni export propriétaire.

Décision 2 : zéro ressource externe, zéro tracker

Ouvrez les outils de développement de votre navigateur sur cette page : aucune requête ne part vers un domaine tiers. Pas de Google Fonts, pas de CDN JavaScript, pas d’outil d’analyse d’audience. Les polices sont auto-hébergées, les scripts sont écrits maison, et il n’y a rien à consentir. Le bandeau cookies du site est une plaisanterie assumée, puisqu’il n’y a aucun cookie de mesure.

Ce choix a une lecture RGPD évidente : aucune donnée de visite ne part chez un tiers, aucun transfert hors UE, rien à déclarer. Mais il a surtout une lecture de dépendance : chaque ressource externe est une promesse qu’un tiers tiendra, ou pas, sur la disponibilité, la vitesse et la confidentialité. Un site qui ne dépend de personne ne tombe pas quand un CDN éternue, et ne fait fuiter la navigation de personne.

Le prix à payer, honnêtement : renoncer à l’analytics. Je ne sais pas combien de visiteurs passent ici, et je l’assume. Mon indicateur, ce sont les conversations entrantes, pas les courbes de trafic.

Décision 3 : l’accessibilité comme cahier des charges, pas comme vernis

La palette de couleurs a été construite avant le design, en validant chaque combinaison texte/fond au niveau AAA des WCAG : des contrastes d’au moins 7:1 pour le texte courant, vérifiés y compris en mode sombre. Navigation clavier complète, liens d’évitement, préférences de mouvement réduit respectées, options de confort de lecture. Concevoir dans ces contraintes dès le premier jour n’a rien coûté de plus ; les intégrer après coup aurait signifié tout rouvrir.

Précision d’honnêteté, toujours la même : AAA est ma cible de conception, vérifiée critère par critère, mais le site n’a pas encore été audité par un tiers indépendant. La formulation juste est « conformité partielle en cours, cible AAA ». Méfiez-vous de quiconque vous déclare un niveau de conformité sans audit externe, à commencer par moi.

Décision 4 : la sobriété comme budget chiffré

L’écoconception reste un domaine où l’on affirme beaucoup et où l’on mesure peu. J’ai préféré me donner des budgets : un poids de page contenu, un nombre de nœuds dans le DOM surveillé à chaque évolution, des images dimensionnées à leur usage, pas de bibliothèque JavaScript embarquée pour trois effets. Le résultat se mesure aux outils standards : les scores de performance sont au plafond, et surtout ils y restent, parce qu’un budget se respecte à chaque ajout, pas une fois par an.

L’hébergement suit la même logique : un hébergeur européen, sobre dans ses engagements et vérifiable, plutôt qu’une plateforme américaine gratuite dont le modèle économique est précisément ce que je refuse d’installer chez mes clients.

Ce que ça coûte vraiment

La question qu’on me pose toujours : « ça doit coûter cher, non ? » Non, et c’est le point que je veux défendre. Ce site n’a demandé ni budget pharaonique, ni technologie exotique. Il a demandé de la discipline de conception : décider des contraintes avant de dessiner, refuser les facilités qui créent des dépendances, mesurer à chaque étape.

La vraie dépense est là : dans les décisions, pas dans les factures. Et c’est une excellente nouvelle pour une PME, parce que les décisions ne s’achètent pas. Elles se prennent.

Ce qu’une PME peut transposer, sans héroïsme

Tout le monde n’a pas vocation à générer son site avec Hugo, et un site statique ne convient pas à tous les besoins, j’y reviens plus bas. Mais quatre questions se transposent à n’importe quel projet web, et je vous invite à les poser à votre prestataire lors de votre prochaine refonte.

Où partent les requêtes ? Exigez la liste des domaines tiers appelés par votre site, et une justification pour chacun. À qui appartiennent les contenus, concrètement ? Si quitter votre prestataire ou votre CMS demande une « migration », vous êtes locataire de vos propres contenus. Quels contrastes, quelle navigation clavier ? Demandez le niveau WCAG visé par écrit, et comment il sera vérifié. Quel poids de page cible ? Un budget chiffré avant le design, pas une optimisation promise après.

Aucune de ces questions ne coûte un centime à poser. Chacune change la nature de ce qu’on vous livrera.

Honnêteté : les limites du modèle

Un site statique sans services tiers est un choix pertinent pour un site vitrine, un blog, une documentation. Pas pour tout. Un e-commerce, un espace client, une application métier ont besoin de comptes, de paiements, de données dynamiques : le raisonnement de souveraineté s’y applique tout autant, mais avec d’autres outils. Et le zéro-analytics est un luxe que toutes les activités ne peuvent pas se permettre ; il existe des solutions de mesure sobres et hébergeables en Europe si vous en avez réellement besoin. Le point est de le décider, pas de le subir.

Un site comme pièce à conviction

Ce site est ma pièce à conviction : quand je dis à un client qu’on peut être rapide, accessible, souverain et sobre à la fois, je n’ai plus besoin de le promettre. Je lui montre l’objet, et les choix documentés qui le rendent possible.

Si votre prochaine refonte approche et que vous voulez qu’elle serve votre indépendance plutôt que celle de vos prestataires, parlons-en avant le cahier des charges : c’est à ce moment-là que les bonnes décisions ne coûtent rien.